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Revue Reconquete n° 321
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321Marc FroidefontSaint Bernard et les croisades

Saint Bernard et les croisades


Saint Bernard est une personnalité religieuse et politique de la première moitié du XIIe siècle. La France d’alors est celle du roi Louis VI, puis de son fils Louis VII, cependant le domaine royal à proprement parler ne couvre qu’une partie de la France actuelle, le reste est organisé en duchés ou comtés, souvent très puissants ; certains sont vassaux du roi d’Angleterre, d’autres du roi de France, et l’empire allemand, que l’on appelle romain à l’époque, comprend une partie de l’est.


Saint Bernard, homme religieux

Saint Bernard naît non loin de Dijon, dans le duché de Bourgogne. À l’âge de 22 ans, en 1113, il entre à l’abbaye de Cîteaux, située aux confins de la Champagne et de la Bourgogne. Cîteaux a été fondée par Robert de Molesmes, un moine à propos duquel on sait peu de choses, si ce n’est qu’il voulait revenir aux exigences premières de la vie monastique. L’abbaye a une réputation d’austérité : le travail manuel y est de rigueur, la vie est rude, voire ascétique, et les prières collectives rythment les journées et les nuits. En 1115, Bernard fonde l’abbaye de Clairvaux (fille de Cîteaux) et en devient le très jeune abbé. Il y reste abbé jusqu’à sa mort et ne cesse, infatigable, de développer l’influence de Clairvaux et de l’ordre cistercien en général. Il participera lui-même à la fondation d’une soixantaine d’abbayes, filles de Clairvaux ;


Bernard, auteur de traités et de sermons


Comment présenter, en peu de mots, la pensée de saint Bernard ? On peut retenir que Bernard met en valeur l’intériorité. Les actes ne suffisent pas, il faut avoir une volonté droite, c’est-à-dire l’intention d’accomplir des actes bons. Cette intériorité se caractérise par la notion de volonté. Bernard, lequel ne se veut en rien novateur, reprend une distinction que l’on trouve déjà chez saint Benoist et chez saint Anselme : il oppose la volonté propre à la volonté accordée à celle de Dieu. La vraie liberté ne consiste donc pas à faire ce que l’on veut (ce qui caractérise la volonté propre) mais à vouloir ce que Dieu veut. Faire coïncider notre volonté à celle de Dieu, cela suppose le plus souvent, pour lutter contre notre faiblesse, le secours du monastère. Bernard dit qu’on y trouve deux sortes d’âmes : les faibles qui sont là pour être protégées, et les fortes pour les perfectionner. Le monastère est en quelque sorte un lieu saint. Dans une lettre écrite avant son appel à la croisade, Bernard explique que ce n’est pas la peine d’aller en pèlerinage à Jérusalem, à la Jérusalem terrestre, mais que le pèlerinage le plus important est à faire à l’intérieur de soi-même, et qu’entrer à Clairvaux, c’est atteindre un lieu qui est, d’une certaine manière, le reflet de la Jérusalem céleste. Cette exigence d’intériorité, Bernard l’exprime dans ses lettres, mais aussi dans un certain nombre de traités. Ne citons que quelques titres : Degrés de l’humilité et de l’orgueil, La grâce et le libre arbitre, Sermons sur le Cantique des cantiques, La Considération, à quoi il faut ajouter un grand nombre de sermons, prononcés d’abord devant les moines de Clairvaux, puis écrits.


Bernard homme d’action


Si Bernard consacre toute son énergie à son abbaye de Clairvaux d’une part, à la fondation d’abbayes filles de Clairvaux d’autre part, il intervient cependant en bien des occasions dans la vie de l’Église. Contentons-nous de présenter quelques exemples significatifs.

1 / Les querelles liées aux élections d’évêques et d’une façon générale son soutien ou son opposition à tel ou tel religieux en diverses occasions. Bernard n’hésite pas à solliciter l’attention de Rome, pour dénouer certaines dissensions locales.

2 / Le conflit entre Innocent II et Anaclet. À la mort d’Alexandre III, en 1130, deux nouveaux papes sont élus presque en même temps dans des conditions confuses. Chacun des deux envoie des courriers ou des émissaires dans toute l’Europe pour mettre en avant sa propre élection. En France, le roi Louis VI convoque un concile à Étampes, où seront présents tous les prélats du royaume. Bernard y joue un rôle décisif puisqu’il convainc de reconnaître Innocent II. Plutôt que d’invoquer un fondement juridique, Bernard met en avant les qualités d’Innocent II. En hiver de la même année, Innocent II vient présider un concile à Clermont, et début 1131, le roi et la cour rencontrent le pape près de l’abbaye de Fleury (lieu symbolique, puisque le père du roi, excommunié par Urbain II, était enterré non loin).

3 / La lutte contre Abélard. Bernard voit dans les théories du célèbre philosophe un danger pour la foi, il y condamne ce qu’on appellerait aujourd’hui un certain individualisme. Bernard confond Abélard au synode de Sens en 1140.

4 / La lutte contre l’hérétique Henri (appelé Henri de Lausanne ou Henri du Mans). Henri semble être le disciple de Pierre de Bruis (lequel conteste la nécessité des églises en tant que lieux de culte, critique le mariage etc.). Henri a une certaine influence au Mans, et plus encore à Toulouse et aux environs. En 1145 son succès est tel que quelques jours avant l’arrivée de Bernard, le cardinal légat Albéric est hué, mais Bernard, par ses prêches, parvient à retourner la situation (sauf à Verfeil, petite localité près de Toulouse).


Saint Bernard et les croisades


Rappel de l’histoire.


En 638, le calife Omar prend Jérusalem puis conquiert la Syrie et la Perse. Au début du VIIIe siècle, les musulmans s’étendent tant à l’est qu’à l’ouest. Toute l’Afrique du nord est sous leur domination, ainsi que l’Espagne. Charles Martel les arrête à Poitiers en 732. Charlemagne les repousse au-delà des Pyrénées. A l’est, les Turcs se convertissent à l’islam et menacent Byzance. Au XIe siècle (le 19 août 1071) les Byzantins sont battus à Manzikert, les Turcs musulmans contrôlent désormais toute l’Anatolie.


La première croisade.


Le pape Urbain II lance son appel à la croisade en 1095 à Clermont. L’objectif est de protéger les pèlerins chrétiens qui vont à Jérusalem, mais l’intention du pape est plus large : la croisade s’inscrit dans une lutte générale contre l’islam. La preuve en est qu’avant l’appel de Clermont, le pape avait incité les barons chrétiens à aller combattre les musulmans en Espagne. Il est probable aussi que le pape veut, sinon réunifier la chrétienté, du moins rapprocher les chrétiens d’occident et d’orient. Le résultat de la première croisade est considérable : beaucoup de villes arméniennes sont libérées du joug de l’Islam et des états chrétiens francs sont créés : le comté d’Édesse, la principauté d’Antioche, le comté de Tripoli et surtout le royaume de Jérusalem.


L’appel de Vézelay et la deuxième croisade.


Le 23 décembre 1144, Édesse est prise par les musulmans. Aussitôt, tant des délégations des communautés arméniennes que de la principauté d’Antioche arrivent en France pour demander de l’aide. La reine de Jérusalem, Mélisende, envoie aussi des messagers. En 1145, le pape Eugène III appelle à la croisade, par le biais d’une bulle, et le jeune roi Louis VII déclare à ses barons qu’il veut aller se battre en terre sainte. Les historiens se demandent qui du pape ou du roi a eu en premier l’initiative de la croisade. En France, cependant, ni les barons ni le très influent Suger ne veulent de la croisade. Le roi ne peut donc rien faire. Louis VII n’a plus qu’une seule ressource : faire appel à Bernard, lequel grâce à sa force de persuasion, est capable de changer les avis contraires. Bernard répond néanmoins au roi qu’il ne s’engagera en faveur de la croisade que si le pape lui en donne expressément l’ordre (il ne faut pas oublier que Bernard, en tant qu’abbé, doit en principe ne s’occuper que de son abbaye, même s’il est souvent sollicité en dehors d’elle). Le 1er mars 1146, le pape récrit sa bulle de sorte que Bernard soit habilité à prêcher la croisade.

Le jour de Pâques de la même année, à Vézelay, il y a le roi, la reine Aliénor, les principaux comtes et une foule tellement dense qu’elle ne peut entrer dans aucun bâtiment, si bien que tout ce monde prend place sur le flanc de la colline. Bernard est là. On attend qu’il parle. Il est maigre, en mauvaise santé, « quasiment au bord de la tombe », note un témoin. Son discours n’a pas été, hélas, conservé, mais l’émotion qu’il suscite est immense. A la fin de son prêche, Bernard distribue des croix en tissu (symbole du croisé), l’enthousiasme est tellement grand que Bernard, n’ayant plus de croix, arrache des morceaux de son propre vêtement pour en faire des nouvelles.

Durant toute l’année 1146, Bernard fait un long périple pour prêcher la croisade ; il va à Arras, à Ypres, à Liège, à Worms, à Mayence. En novembre, il rencontre l’empereur Conrad à Francfort, mais ce dernier refuse tout net de se croiser. Bernard continue son voyage à Freiburg, à Constance et à Zurich. La veille de Noël, il est à Spire où Conrad a convoqué une Diète des barons allemands. Dans la cathédrale, Bernard prêche de nouveau la croisade devant l’empereur et les princes (parmi lesquels se trouve un jeune homme de vingt ans qui sera connu plus tard sous le nom de Barberousse). Conrad refuse toujours la croisade. Le vendredi 27, il y a un nouvel office religieux. Aucun sermon n’est prévu ce jour-là. Bernard prend subitement la parole et interpelle l’empereur ; l’assignant au tribunal du Christ ; il lui dit : « O homme ! Qu’aurais-je dû faire pour toi que je n’aie pas fait ? Je t’ai donné l’accès au trône, les richesses, les conseils, la force de l’esprit et la puissance du corps ». Ému aux larmes, Conrad cède ainsi que son entourage. L’émotion est intense.


Quelques remarques à propos de Bernard et de la croisade.


L’action de Bernard a été déterminante. C’est lui qui, à Vézelay, suscite un enthousiasme général, c’est lui aussi qui convainc Conrad de se croiser. À la différence de la précédente, la seconde croisade est menée par deux rois, chacun à la tête de son armée.

La croisade, selon Bernard, a un double but, d’une part lutter militairement contre l’islam en venant en aide aux chrétiens d’orient, d’autre part, elle est l’occasion d’une pénitence pour ceux qui la font. Le pape promet aux croisés la rémission de leurs péchés : Bernard montre que c’est là une chance de rachat que Dieu, par le biais de cet événement qu’est la croisade, offre à tous les pécheurs. La croisade est ainsi l’occasion d’une purgation spirituelle.

Quelques années avant la croisade, Bernard, au concile de Troyes, en janvier 1229, avait participé à la rédaction de la règle des Templiers. En faveur de ces moines soldats, Bernard écrit l’Éloge de la nouvelle chevalerie. Non seulement Bernard y reprend les arguments de saint Augustin pour légitimer la notion de guerre juste, mais il explique que l’on peut être à la fois moine et soldat. En tuant un malfaiteur, on n’est pas homicide, mais malicide, dit Bernard. Il est de même légitime de lutter par les armes contre ceux qui menacent ou qui massacrent les chrétiens. Bernard dit des musulmans qu’il ne faudrait pas les tuer, si on pouvait les empêcher, par un autre moyen, d’insulter ou d’opprimer les chrétiens, mais comme ce n’est pas possible, il faut utiliser les armes. La croisade est une guerre défensive.


Bernard et les juifs


Certains contemporains de Bernard suggèrent que l’on combatte aussi les juifs qui sont en Europe. L’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, va en ce sens. Au moment de la prédication de la croisade, un moine cistercien nommé Rodolphe, incite les Allemands à s’en prendre physiquement aux juifs, et des massacres ont lieu, en dépit des autorités, lesquelles sont impuissantes à réfréner la foule. Bernard intervient aussitôt auprès des évêques allemands. Il ne faut pas persécuter et encore moins tuer les juifs, dit-il, car il a été prévu que l’Église triompherait d’eux par leur conversion.


Saint Bernard homme religieux et politique


Le chrétien en tant que chrétien fait partie de l’Église, laquelle est universelle. Il est donc normal qu’il y ait une solidarité de tous les chrétiens entre eux. A propos de l’appel à la croisade, Bernard écrit au pape : « c’est bien dans une cause de cette importance pour la chrétienté tout entière que plus que tout autre, vous êtes tenu à faire preuve de zèle et de courage ». Le pape a incité les rois et les comtes à faire la croisade. C’est ce que Bernard appelle la théorie des deux glaives. Il y a le glaive spirituel et le glaive terrestre. Le premier commande le second, mais chacun est dans la sphère qui lui est propre. Le pape n’intervient pas lui-même militairement dans la croisade, il demande aux pouvoirs terrestres d’agir. Il y a donc séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Cette séparation n’est toutefois pas une indifférence. Selon Bernard, les rois et les autorités en général gouvernent selon des coutumes qui leur sont propres, eu égard aux lieux et aux circonstances, mais ces rois et ces autorités ont le devoir de réprimer les méchants et, autant que faire se peut, d’inciter au bien. Les rois sont comptables de leur royaume devant Dieu.

L’Église est universelle. Un Italien, comme saint Anselme, peut être abbé en Normandie, puis primat de l’Église d’Angleterre (quoique, en principe, un moine fasse vœu de stabilité !). Si le chrétien en tant que chrétien est chrétien partout, il n’en demeure pas moins qu’il habite en un lieu et que ce lieu n’est pas sans importance. On le voit fort bien dans le soin que les cisterciens mettent à choisir le lieu des abbayes nouvelles ; non seulement au lieu, mais aussi à l’entretien du lieu. Bernard dit de l’abbaye de Clairvaux qu’elle est une sorte de Jérusalem. Ce n’est pas là une métaphore mais une allégorie. Il faut ici-bas qu’une Jérusalem comme Clairvaux puisse s’inspirer de la Jérusalem céleste qu’est le ciel des chrétiens. Qu’en est-il de la vraie Jérusalem, de la Jérusalem qui est en orient ? C’est, remarque Pierre le Vénérable, l’endroit qu’a choisi le Christ pour vivre et mourir. C’est, ajoute Bernard, parce que le Christ était en ce lieu que ce lieu doit être cher au cœur de tous les chrétiens. Quoique Bernard n’encourage pas les pèlerinages des moines puisque ces derniers sont déjà, dans leur abbaye, dans une sorte de Jérusalem, il proclame fortement néanmoins l’importance du lieu choisi par le Christ. L’idée de lieu en soi est donc loin d’être négligeable. Les chrétiens sont dans un lieu. Ce lieu peut être un monastère quand il s’agit de ceux qui ont fait le choix d’y entrer, mais ce lieu peut être aussi tel royaume, tel duché, tel comté. Il y a donc une nécessité de l’action politique en tant qu’elle est l’organisation et la protection de ce lieu. Quand Bernard incite les chrétiens à quitter le monde, il incite à embrasser la vie monacale, mais il ne veut pas dire que le chrétien soit sans aucun lieu. Le chrétien, qu’il soit moine ou non, a le devoir spirituel d’améliorer le lieu où il est. Si donc le domaine spirituel et le domaine politique sont différents, ils sont néanmoins en consonance l’un avec l’autre. Outre la croisade que tout chrétien doit faire en lui-même quand il lutte contre ses mauvais penchants, la croisade réelle que prêche Bernard permet au chrétien de faire une action méritante au service de la foi, elle est donc spirituelle, mais elle est aussi politique en ce sens qu’il faut protéger les lieux chrétiens d’orient des attaques des musulmans.


Marc Froidefont


(cet article est la retranscription d’une conférence donnée à l’université d’été de Chrétienté Solidarité en 2015)










 





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